Trois agriculteurs de l'Aisne qui ont mis en œuvre de nouveaux itinéraires techniques, témoignent.
La gestion des intrants au plus juste prend encore plus d'importance alors que les conditions climatiques et économiques restent incertaines. Trois agriculteurs de l'Aisne qui ont mis en œuvre de nouveaux itinéraires techniques, témoignent.
Et si je conduisais le blé différemment ?
En dehors de la betterave, le blé reste la culture phare de notre département. L'itinéraire a été largement expérimenté et ce depuis plus de 100 ans et ça continue…
Certains agriculteurs du département ont testé de nouveaux itinéraires techniques pour optimiser les marges en raisonnant sur la totalité du cycle cultural : choix de la variété, baisse de la densité de semis, azote ajusté, traitements fongicides, insecticides et herbicides appliqués uniquement après observation, pas de régulateurs,...
L'objectif n'est plus le rendement maximum mais d'optimiser la marge en gardant la qualité requise et en gérant les intrants différemment. Le projet, "Protection intégrée" a été lancé en Picardie il y a 6 ans. Depuis des expérimentations sont menées tous les ans. Les premiers résultats économiques sont très intéressants y compris une année exceptionnelle comme celle que nous traversons. 3 agriculteurs ont accepté de témoigner de leurs pratiques.
Thierry Ghewy, agriculteur à Craonne : TCS, cultures intermédiaires et protection intégrée, mon tiercé gagnant
Thierry Ghewy exploite avec un salarié, 180 ha en grandes cultures à Craonne depuis 1997. L'assolement moyen représente environ 65 ha de blé, 50 ha d'orge de printemps, 15 ha de maïs grain, 20 ha de betteraves, 15 ha de luzerne déshydratée et 15 ha de jachère fixe en zone très séchante ou régulièrement inondée. Les sols sont très hétérogènes même au sein d'une même parcelle mais tous très superficiels.
Qu'est-ce qui vous a amené à changer votre itinéraire cultural ?
Tout remonte avant 1992. A l'heure des discussions de la nouvelle PAC, j'ai eu l'opportunité de lire très régulièrement les débats du parlement européen. J'ai bien compris à l'époque qu'une page venait d'être tournée. On demandait déjà une baisse des subventions drastique et des contraintes environnementales largement à la hausse. Le texte final a été plus souple mais l'évolution était enclenchée. J'ai alors cherché vers quelle voie me tourner pour intégrer cette nouvelle donne et j'ai intégré au fur et à mesure, différentes techniques.
J'ai commencé à m'intéresser aux techniques culturales simplifiées (TCS) et j'ai mis 8 ans avant de me lancer. Au delà du côté machinisme, économie ou environnement, ce qui m'intéressait le plus c'était le retour à plus d'agronomie. Aujourd'hui j'ai supprimé le labour, mais pas le sous solage en cas de besoin et j'aimerai si possible aller jusqu'au semis direct.
Les cultures intermédiaires, je m'y suis mis depuis deux ans. Au delà de l'environnement, c'est surtout l'amélioration des sols qui m'y a incité.
Quant à l'itinéraire technique des cultures, je raisonnais mes apports, comme beaucoup, mais j'avais envie d'aller plus loin sans oser le faire. J'y suis venu en lisant ce qui se faisait déjà ailleurs et en me disant pour quoi pas chez moi ? Il n'y avait pas d'investissement spécifique, ça ne pouvait être qu'un plus.
Economiquement, quel est le plus ?
J'ai testé l'itinéraire sur deux bandes, une de Boston et une autre de PR22-R28. Certes les objectifs de rendement ne sont pas atteints comme un peu partout sur le département mais en comparant avec mes autres parcelles, j'ai calculé un gain de 58 euros/ha : - 12 euros d'azote, -5 euros de régulateurs (pas de traitement), -38 euros de fongicides, -24 euros de semence, - 20 euros de passage en moins avec au final 4 quintaux de moins. La densité de semis était de 300 gr/ha à la mi novembre et 250 gr à la mi octobre derrière betterave et en TCS, les objectifs de rendement avait été revus de 10% en moins, je m'engageais à 0 régulateur.
Finalement, avez-vous eu quelques craintes avec ce nouvel itinéraire ?
Avant, le fait de ne pas traiter par exemple me faisait craindre une perte de rendement ou de qualité, je n'osait pas le faire. Aujourd'hui, c'est presque l'inverse, je part du principe que le traitement est l'ultime recours ; je traite, bien évidemment, mais uniquement si c'est absolument nécessaire. Au final, moins de passages, je gagne du temps. Je me suis plus inquiété de l'absence de régulateurs et des faibles densités de semis mais j'ai joué le jeu et je ne regrette pas. Certes, je n'ai qu'une année de recul et une année particulière mais globalement les résultats confortent ce que je sentais un peu intuitivement. A partir de cette année, avec une dizaine d'agriculteurs en Picardie dont 2 autres dans l'Aisne, j'engage une bonne partie de l'exploitation sur le même chemin. Je n'ai qu'un an de recul mais ces nouveaux itinéraires vont dans la lignée de ce que je cherchais.
Roger et julien Vagniez, agriculteurs à coucy la ville : ça vaut le coup de pousser l'expérience plus loin !
Roger, Josette et Julien Vagniez exploitent avec 2 salariés une ferme de 230 ha. L'assolement moyen représente environ 50 ha de betteraves, 95 ha de blé, 25 ha de maïs grain, 5 ha de féveroles, 20 ha de pâture, 20 ha de lin fibre, 15 ha de jachère fixe et de jachère "gestion de territoire". Deux poulaillers représentent une surface de 3000 m2.
Qu'est-ce qui vous a amené à changer votre itinéraire cultural ?
Pour l'instant je n'ai fait que tester ce nouvel itinéraire cultural. Dans un contexte économique difficile, la baisse des charges apparaît comme une des solutions possibles. Nous avions déjà testé le matériel en commun depuis 10 ans. Je partage avec deux voisins du matériel de semis, moissonneuse, les chantiers de moisson et de semis, j'en suis plutôt content mais je ne souhaite pas aller plus loin pour l'instant. Cela signifierait les tracteurs en commun, les traitements… et pourquoi pas l'assolement en commun. Je ne suis pas tenté et je préfère garder une certaine indépendance. La mise en commun du matériel et des chantiers a certes allégé les charges de mécanisation mais l'ajustement des intrants pouvait être un bon complément.
Parallèlement les contraintes environnementales iront forcément croissant, limiter les traitements au maximum est aussi une réponse. Mon fils est en train de reprendre l'exploitation et c'était l'occasion pour moi de lui montrer dès maintenant ce qui pouvait être fait dans ce domaine. Nous avions chacun assisté à différentes réunions techniques sur le sujet et nous nous sommes lancés.
Economiquement, quel est le plus ?
J'ai testé l'itinéraire sur une bande en Apache. Je n'ai pas mis de régulateur, la dose d'azote était la même dans les deux bandes. La différence de rendement est de 0.5 quintaux pour un gain de 65 euros/ha : ça vaut le coup de pousser l'expérience plus loin ! Mon fils envisage ainsi de tester l'itinéraire grandeur nature dès cette année sur une parcelle de 17 ha de blé. On verra bien…
Finalement, avez-vous eu quelques craintes avec ce nouvel itinéraire ?
Pour moi, c'est surtout la densité de semis qui m'inquiète. Pour le reste, je suis. Par contre nous passons beaucoup de temps à l'observation des parcelles pour savoir s'il faut ou pas traiter. Passer du traitement systématique au traitement raisonné est très gourmand en temps.
Jacques et laurent genaille, agriculteurs à Pouilly sur serre : économiser le plus possible pour une marge maximale.
Jacques et Laurent Genaille exploitent une ferme en polyculture élevage de 72 ha et 86 000 litres de lait. L'assolement moyen représente environ 11 ha de betteraves, 25 ha de blé, 4 ha de maïs ensilage, 8ha de pois protéagineux, 3 ha d'orge de printemps, 7 ha de prairie permanente, 7 ha d'escourgeon, 3 ha de jachère fixe et 4 ha de luzerne.
Qu'est-ce qui vous a amené à changer votre itinéraire cultural ?
Laurent a fait un stage à la Chambre d'Agriculture au moment ou démarraient les premières expérimentations, nous avons suivi pour voir ce que ça donnait. La première année, le désherbage a été raté et le semis a eu lieu en condition très difficiles (inondations…). La deuxième année, tout s'est bien déroulé. Aujourd'hui, je ne fais plus de parcelles test mais j'ai adapté la technique sur ma surface en blé.
Economiquement, quel est le plus ?
J'ai testé l'itinéraire deux ans de suite. La première année le gain était de 100 euros, la deuxième année de 60 euros. Je traite moins et moins souvent, j'ai baissé ma densité de semis, j'ajuste le plus possible les doses d'azote, au final je m'y retrouve économiquement. Notre objectif avec cet itinéraire technique est bien d'économiser le plus possible pour une marge maximale.
Finalement, avez-vous eu quelques craintes avec ce nouvel itinéraire ?
La faible densité de semis a été un des éléments difficile à admettre au départ et finalement on continue sur les mêmes faibles doses aujourd'hui. Le 0 régulateur, je n'ai pas osé continuer : c'est un des seuls éléments de l'itinéraire qui a été abandonné pour l'instant. Je ne peux pas tout changer d'un coup non plus. Pour le reste, je faisais déjà 5 reliquats azotés sur l'exploitation tous les ans, je complète aujourd'hui par la méthode Limaux* pour piloter le premier apport sur blé.
Sur l'exploitation, l'itinéraire est mieux adapté aux parcelles de bons potentiels mais la technique acquise est valable avec un peu d'adaptation partout.
Propos recueillis par Céline Van Laethem |
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